Il fait chaud en ville cet été. Il manque de piscines publiques et il faut trop souvent quitter l’île pour trouver un plan d’eau rafraîchissant. Ironiquement, nous vivons sur une île entourée d’eau. En fait, nous avons tellement transformé notre territoire que nous avons presque oublié qu’avant d’être une ville de béton, Montréal était une véritable ville d’eau.
BEAUCOUP D’EAU SUR L’ÎLE
Depuis sa fondation, Montréal entretient une relation intime avec l’eau. Peu de Montréalais savent qu’au pied de la falaise Saint-Jacques s’étendait autrefois une importante quantité d’eau.
Il y avait aussi une grande rivière. La rivière Saint-Pierre était la plus importante de l’île et la seule à la traverser d’ouest en est. Elle prenait sa source sur le versant du mont Royal et se frayait un chemin jusqu’au secteur de Lachine, où elle s’élargissait pour former un vaste plan d’eau connu sous le nom de lac Saint-Pierre, également appelé lac à la Loutre.
Les cartes anciennes montrent que, selon les saisons, ce lac pouvait s’étendre sur plusieurs kilomètres. Aujourd’hui, son cœur correspond approximativement au secteur de l’échangeur Turcot, aux voies ferrées du CN et à une partie de l’autoroute 20.
Après le lac, la rivière reprenait son cours sous une forme beaucoup plus étroite. Ce dernier tronçon, appelé la Petite rivière Saint-Pierre, poursuivait sa route jusqu’au fleuve Saint-Laurent. Son embouchure se trouvait tout près de l’actuel Musée Pointe-à-Callière, précisément là où Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance établirent Ville-Marie en 1642.
ON NE DÉTRUIT PAS UNE RIVIÈRE... ON L’ENTERRE !
Ce patrimoine naturel avait toutefois ses limites à absorber les eaux usées des Montréalais. En l’absence d’un réseau d’égouts et d’un système efficace de gestion des déchets, nos rivières et nos lacs de l’île vont devenir impropres à la consommation et risqués pour la baignade. Puis, à partir du XIXe siècle, l’industrialisation et la croissance fulgurante de Montréal accentuent le problème.
Devenues de véritables égouts à ciel ouvert, plusieurs rivières sont progressivement canalisées puis enfouies sous les rues de la ville. Selon les travaux de la chercheuse Valérie Mahaut, réalisés à partir de centaines de cartes historiques, l’île de Montréal aurait perdu près de 82 % de son réseau hydrographique intérieur en un siècle et demi. Sur les 337 kilomètres de rivières et de ruisseaux recensés au milieu du XIXe siècle, à peine 59 kilomètres subsisteraient aujourd’hui, principalement aux extrémités de l’île.
Sous nos rues, cet ancien réseau hydrographique continue pourtant de couler... mais dans l’obscurité.
BAIGNADE EN VILLE ?
Selon l’historien Paul Labonne, bien avant l’ouverture des premières piscines municipales, les Montréalais se rafraîchissaient là où ils le pouvaient, dans le fleuve Saint-Laurent ou dans le canal de Lachine. Le problème, c’est que ces eaux étaient déjà fortement contaminées, au point de représenter un véritable risque pour la santé.
Dès 1865, puis de nouveau en 1870, la Ville adopte des règlements interdisant la baignade dans les secteurs les plus fréquentés, notamment le long du canal de Lachine. Malgré ces interdictions, les plongeons improvisés, souvent sans le moindre vêtement, demeurent monnaie courante.
Le phénomène ne se limite pas à Montréal. En 1877, le maire de la municipalité de Saint-François-de-Sales, sur l’île Jésus, reçoit plusieurs plaintes concernant des citoyens qui se baignent complètement nus à proximité des chemins publics.
La situation est semblable à Montréal. En 1880, La Minerve rapporte que de jeunes hommes se déshabillent sur les quais, près de la rue des Seigneurs, avant de plonger dans le fleuve, allant jusqu’à importuner des passantes.
Face aux nombreuses plaintes, le Bureau de santé réagit. En 1882, il fait ériger de hautes clôtures autour des bains aménagés dans le canal de Lachine et près de la brasserie Molson pour cacher les baigneurs des regards indiscrets. Un policier est même affecté à chacun de ces sites pour assurer le maintien de l’ordre.
Les préoccupations ne sont pas uniquement morales, elles sont aussi sanitaires. Il faut dire que dans les années 1870, Montréal est frappée par cinq importantes épidémies. Améliorer l’hygiène publique devient alors une priorité, particulièrement dans les quartiers ouvriers où les conditions de vie sont les plus difficiles.
Le problème, c’est que le fleuve Saint-Laurent et le canal de Lachine sont désormais tellement pollués que les premiers bains flottants ne sont plus considérés comme sécuritaires.
La Ville décide alors de changer d’approche. À partir de 1890, elle aménage de modestes bains publics d’été dans les quartiers d’Hochelaga, du Centre-Sud et de la Pointe-Saint-Charles. Construits en bois, ces premiers bassins vont permettre enfin d’offrir un lieu de baignade plus salubre à une population qui en a grand besoin. Ces baraquements marquent les débuts des véritables bains municipaux de Montréal.
PISCINES PUBLIQUES
Bien sûr, Montréal a besoin de piscines publiques et personne ne remet cela en question. Mais leur construction et leur entretien représentent des investissements considérables. La longue saga de la piscine Baldwin, sur Le Plateau-Mont-Royal, en est un bon exemple. Des années de débats, de fermetures, de dépassements de coûts et de travaux avant que les citoyens puissent enfin retrouver leur bassin.
Il est peut-être temps de se rappeler une évidence que l’histoire nous fait parfois oublier ; que Montréal est une île ceinturée par près de 128 kilomètres de berges, mais environ 105 kilomètres demeurent aujourd’hui inaccessibles au public. Pourtant, l’eau qui entoure l’île est baignable à plusieurs endroits, comme le démontrent les ouvertures récentes de plages et de sites de baignade.
En tournant progressivement le dos à nos berges, nous avons perdu bien plus qu’un accès à l’eau : nous avons rompu un lien avec notre territoire.
À l’heure où les étés deviennent toujours plus chauds, offrir davantage d’accès publics aux rives serait sans doute l’un des plus beaux legs que nous pourrions laisser aux générations futures.
Sources
- Mahaut, Valérie. Recensement cartographique des anciens cours d’eau de l’île de Montréal et tracé des creux et des crêtes. Université de Montréal, 2016. Travaux repris par la Ville de Montréal dans « Les rivières et ruisseaux disparus ».
- Labonne, Paul. « Soins du corps, santé publique et moralité : les bains publics de Montréal », Cap-aux-Diamants, no 70, été 2002, p. 21-25.

